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  • Kdix

Donne-moi tes armes, je te donnerai l'Europe

Mis à jour : 13 mai 2019


Qu'est-ce qui décrit le mieux ce beau pays qu'est la Suisse, dans l'imaginaire collectif ? C'est le pays des vaches, avec ou sans cornes. C'est aussi le pays du chocolat. C'est le pays des coucous et des montres. C'est Heidi la bergère des montagnes, et Guillaume Tell le tireur de pomme à l'arbalète...


Guillaume Tell tirait à l'arbalète, les Suisses de nos jours tirent à la carabine. Pas un village qui n'ait son club de tir, 2'943 au total pour toute la Suisse. Chaque samedi se tiennent des compétitions de tir, pour amateurs comme pour professionnels. La principale de ces manifestations, le "Tir Fédéral en campagne", le plus grand festival de tir au monde, réunit chaque année plus de cent vingt mille participants, jeunes et moins jeunes, tireurs novices ou avertis. Chaque année à Zürich, durant le deuxième week-end de septembre, a lieu le "Knabenschiessen", littéralement le "tir des jeunes garçons", où quatre mille garçons et filles (le concours a été ouvert aux jeunes filles en 1991) se mesurent... au fusil d'assaut, l'arme dont les garçons se serviront quelques années plus tard pendant leur service militaire.


Tout cela est bel et bon, me direz-vous, mais combien de déséquilibrés se suppriment avec toutes ces armes en circulation, emportant avec eux dans l'au-delà conjoints, enfants, et autres victimes innocentes ? Les statistiques tendent à prouver le contraire : le taux d'homicide en Suisse est de 0.7 annuellement pour 100'000 habitants, l'un des plus faibles au monde, équivalent à la Norvège et à l'Allemagne, pays ou le taux de possession d'armes à feu est relativement élevé et similaire à la Suisse. La France affiche un taux de 1, les Etats-Unis 4.2, et le Brésil 21, alors que le taux de possession d'armes à feu est de 8 pour 100 habitants, bien inférieur à la Suisse. Ce serait un fin statisticien, qui pourrait trouver une corrélation entre possession d'armes à feu et homicides. En outre, les armes tranchantes représentent près de la moitié des homicides en Suisse (48% selon l'Office Fédéral de la Statistique), contre 20% pour la violence physique sans armes, et 18% pour les armes à feu.


La réalité est que les armes acquises légalement sont rarement utilisées pour commettre des actes de violence. Quant aux suicides, là encore, la corrélation est loin d'être évidente. Le taux de suicide au Japon est de 15 annuellement pour 100'000 habitants, alors que la possession des armes à feu est extrêmement restrictive. A l'inverse, le taux de suicide en Suisse est de 10,7 pour 100'000 habitants, malgré le fait qu'un tiers des ménages détient un fusil ou un pistolet.


Si tant de Suisses possèdent des armes à feu, c'est parce que l'armée suisse est une armée de milice, appuyée par des militaires professionnels. Les citoyens (masculins) participent régulièrement à des exercices militaires, et peuvent être appelés à tout moment en cas de mobilisation. Les Suisses, contrairement aux Américains, ne s'arment pas pour se défendre, mais sont armés par l'armée ! D'où une grande responsabilisation dans l'utilisation et la sécurisation des armes à feu gardées à la maison.


Pourquoi, alors, vouloir réglementer davantage l'usage et la possession des armes à feu en Suisse ? La réponse est à chercher ailleurs. L'Union européenne croit avoir trouvé la parade au terrorisme, notamment après les attentats de Paris de 2015, dans un contrôle renforcé des armes à feu par les particuliers. Mais est-ce la bonne solution ? Il est bien évident que les attentats terroristes ne sont jamais réalisés avec des armes obtenues légalement. Est-il vrai que les armes à feu obtenues légalement peuvent trouver leur chemin vers le marché noir, ce qui est sans doute la raison principale pour que la Commission européenne ait poussé cette législation en 2015? Rien n'est moins sûr : les armes proviennent principalement d'Europe de l'Est ou d'Asie centrale et ont disparu des registres officiels depuis belle lurette. La législation en vigueur assure déjà un contrôle effectif des armes à feu en Suisse.


Ainsi, le véritable enjeu de la votation du 19 mai en Suisse est moins le contrôle des armes détenues par les particuliers, que la volonté des dirigeants européens de montrer qu'ils agissent contre le terrorisme. La Suisse étant membre de l'espace Schengen, a participé à l'élaboration de cette nouvelle législation, et est obligée d'adapter sa propre législation en conséquence.


En cas de non le 19 mai, la coopération dans le cadre des accords Schengen et Dublin s'arrêterait automatiquement dans les 90 jours, à moins que les Etats de l'UE et la Commission Européenne acceptent de faire une concession à la Suisse.


On voit mal l'Union Européenne mettre fin à la coopération avec la Suisse dans un domaine aussi important que la lutte contre le terrorisme, à la suite d'un vote populaire organisé dans le cadre des institutions suisses. Il n'en reste pas moins que l'enjeu perçu par la population est finalement bien celui-là: pour on contre le maintien de la Suisse dans les accords Schengen et Dublin ? Pour ou contre l'influence de l'Union européenne sur une tradition suisse multi-séculaire ? La Suisse va-t-elle perde sa spécificité parce que des fonctionnaires à Bruxelles ont décidé qu'il fallait imposer des restrictions aux fans de tir sportif, alors que les effets de cette législation sur les attentats terroristes restent largement à démontrer ?


Ou au contraire, ne faut-il pas absolument éviter de remettre en cause la coopération avec l'Europe, et donc accepter tout simplement un contrôle légèrement accru sur les armes semi-automatiques ? Au final, la votation ne prévoit que de légers changements dans les obligations des possesseurs d'armes.


On le voit, derrière la votation sur les armes, qui en fin de compte est anecdotique et ne prévoit qu'un ajustement à la marge, la question est plutôt centrée autour de l'indépendance, voulue ou rêvée, de la Suisse par rapport à ses voisins !


Tant de bruit pour rien, me direz-vous ! Mais là encore comme à chaque votation, le débat a lieu, les arguments s'échangent, les citoyens réfléchissent, s'activent, s'invectivent aussi parfois, mais au final font avancer la réflexion commune sur des sujets aussi importants que la sécurité et la coopération avec l'Europe !






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